
On nous répète qu’il faut vivre dans l’instant présent. Mais quand le passé fait ruminer, que le présent angoisse et que le futur inquiète, cette injonction devient vite culpabilisante. Faut-il alors renoncer à se fixer des objectifs pour retrouver la paix ? Pas vraiment. Car avancer sans direction n’apaise pas. Cela entretient souvent la confusion. En fait, la vraie question n’est pas de supprimer le futur. La vraie question est d’apprendre à avancer sans se torturer.

Je rencontre beaucoup de femmes vivent avec un mental saturé. Elles pensent trop, anticipent trop, contrôlent trop. Et je me compte parmi ces êtres pétris d’incertitudes !
Entre charge mentale, pression sociale, fatigue chronique et peur de se tromper, il devient difficile de savoir comment avancer.
Le passé ramène les regrets. Le présent déclenche une tension permanente. Le futur réveille des scénarios anxieux. Dans ce contexte, l’idée de “vivre uniquement dans l’instant présent” peut sembler une option séduisante. Mais mal comprise, elle peut aussi devenir un piège. Car sans direction, le cerveau ne se calme pas. Tel un wifi, il cherche. Il doute. Il tourne en rond à la recherche de quelque chose de stable à laquelle il pourra s’arrimer. La solution n’est donc pas de supprimer les objectifs. La solution est de changer notre manière de nous orienter. Non plus avec des injonctions rigides, la fameuse check-list en 6 étapes, mais avec une direction vivante, plus souple, plus humaine, plus réaliste.
Le vrai problème n’est pas le temps : c’est le mental en mode survie.
On accuse souvent le passé, le présent ou le futur comme carburant de notre anxiété. En réalité, ce n’est pas le temps qui nous épuise. Ce sont les scénarios automatiques que nous fabriquons.
Le passé devient un terrain de rumination. On rejoue en boucle une conversation. On repense à un choix. On se demande ce qu’on aurait dû dire ou faire autrement. C’est une posture que l’on retrouve couramment, notamment après une séparation, un licenciement ou une reconversion ratée. Le mental adore revenir en boucle sur le fatal “si seulement…”.
Le présent, lui, n’est pas toujours un refuge. Il peut devenir une zone d’hypervigilance. On surveille tout. Son corps. Son agenda. Ses mails. Les attentes des autres. Son niveau d’énergie. On est là, mais tendue. Présente, oui. Apaisée, non.
Quant au futur, il devient vite un écran de projection. “Et si je n’y arrive pas ?” “Et si je fais le mauvais choix ?” “Et si je perds en sécurité ?” Dans un monde instable, où tout change vite, cette inquiétude est presque devenue normale.
Notre cerveau fonctionne ainsi. Il cherche le danger avant de chercher le plaisir. L’amygdale, impliquée dans la détection des menaces, s’active rapidement quand elle perçoit de l’incertitude. C’est utile pour survivre. Mais épuisant quand cela devient permanent.
Autrement dit, le problème n’est pas d’avoir un passé, un présent ou un futur. Le problème, c’est quand le système nerveux reste bloqué en mode alerte.
Avancer sans objectif : une idée séduisante, mais souvent contre-productive.
Depuis quelques années, on entend beaucoup qu’il faudrait lâcher les objectifs. Qu’il suffirait d’être là, d’écouter, de ressentir. L’intention de départ est intéressante. Elle cherche à réduire la pression. Mais poussée trop loin, cette idée devient trompeuse.
Sans repère, beaucoup de personnes ne se sentent pas libres. Elles se sentent perdues.
Dans la vraie vie, il n’est pas donné à tout le monde d’avancer uniquement à l’intuition flottante. Quand on traverse une période de transition, un vide professionnel ou personnel, un épuisement ou une remise en question, le cerveau a besoin d’un minimum de direction. Pas d’un plan à cinq ans. Pas d’un objectif de performance. Mais d’un cap à suivre. Un phare qui montre le chemin d’un avenir plus stable et plus serein.
C’est ce que Viktor Frankl a montré dans ses travaux sur le sens. L’être humain supporte mieux l’incertitude quand il sait pourquoi il avance. Il n’a pas besoin de tout maîtriser. Il a juste besoin de sentir qu’il va quelque part.
Nous le voyons factuellement dans notre quotidien. Quand on se sent perdue, on passe souvent des heures à scroller, à comparer, à consommer du contenu inspirant… sans bouger. Pourquoi ? Parce qu’il y a de la stimulation, mais pas de direction. Le mental est occupé. La vie, elle, n’avance pas.
À l’inverse, quand on a une orientation simple, même imparfaite, l’énergie change. On ne cherche plus à tout résoudre. On commence à marcher.
Le problème n’est donc pas l’objectif en soi. Le problème, ce sont les objectifs rigides, irréalistes, déconnectés de notre état intérieur. Ceux qui nous mettent sous pression. Ceux qui réveillent l’échec avant même d’avoir commencé.
Remplacer les objectifs rigides par une direction vivante.
La vraie alternative n’est pas “objectif ou lâcher-prise”. La vraie alternative, c’est de passer d’un objectif figé à une direction incarnée.
Concrètement, cela change tout !
Au lieu de se dire “je dois savoir exactement ce que je veux”, on peut se demander : “vers quoi ai-je besoin d’aller maintenant ?” Ce n’est pas la même énergie. Dans le premier cas, on exige une réponse parfaite. Dans le second, on ouvre un mouvement.
Cette approche est particulièrement précieuse dans nos vies actuelles, où tout bouge vite. Je le vois en séance de coaching, beaucoup de femmes veulent changer, mais se sentent paralysées par l’ampleur du changement. Elles pensent qu’il faut une vision claire, un grand plan d’action, une certitude. En réalité, ce qu’il faut souvent, c’est juste un prochain pas clair et conscientisé.
Cela peut être très simple. Aller vers plus de calme, de vérité, de liberté. Plus de structure. Plus de créativité. Ce n’est pas un objectif de résultat. C’est un cap intérieur.
« Si tu ne fais rien, il ne se passera rien »
@karinehudry
Ensuite, ce cap doit se traduire en acte concret. C’est la partie essentielle. Sans action, la réflexion tourne en boucle. Avec une micro-action, le système nerveux comprend qu’il y a une issue.
Écrire dix minutes. Envoyer un message. Marcher vingt minutes. Dire non à un rendez-vous inutile. Noter une idée dans un carnet au lieu de la laisser flotter. Ce sont de petits gestes. Mais ils ont un effet énorme. Ils redonnent de la traction.
BJ Fogg l’a bien montré avec les “Tiny Habits” : les petits comportements répétés sont plus efficaces que les grands élans intenables. Le cerveau aime ce qui est faisable. Il résiste à ce qui semble trop grand.
C’est là que se joue souvent la différence entre stagnation et apaisement. On n’a pas besoin d’un grand projet pour sortir de l’angoisse. On a besoin d’un mouvement crédible et réalisable.
Vivre dans le présent ne veut donc pas dire fuir le futur. Cela veut dire utiliser le présent pour construire un futur plus acceptable.

En conclusion, quand le passé nourrit la rumination, que le présent crée de la tension et que le futur active l’anxiété, il peut être tentant de vouloir tout lâcher. Ne plus avoir d’objectifs, de projection et donc de pression.
Mais ce vide n’apaise pas toujours. Il peut aussi amplifier la confusion.
Comme toujours, la sortie ne se trouve ni dans le contrôle excessif, ni dans l’abandon total. Elle se trouve dans une troisième voie : une direction claire, souple, incarnée. Un cap plutôt qu’une injonction. Un pas juste plutôt qu’un grand plan d’action.
Avancer ne demande pas toujours de savoir exactement où l’on va. Cela demande surtout de cesser d’attendre d’être totalement rassurée sur la voie à prendre pour bouger.
Le présent n’est pas fait pour nous immobiliser. Il est, au contraire, fait pour nous remettre en mouvement.
Références.
- Siegel, Daniel J. Mindsight : La nouvelle science de la transformation personnelle. Bantam, 2010.
- Frankl, Viktor E. Découvrir un sens à sa vie. (J’ai Lu)
- Fogg, BJ. Tiny Habits: Changer sa vie, la méthode des Petites Habitudes. (Pocket)
- LeDoux, Joseph. Le Cerveau des émotions. (Odile Jacob)
- Sapolsky, Robert M. Why Zebras Don’t Get Ulcers. (St Martin’s Press)
- Kabat-Zinn, Jon. Au cœur de la tourmente, la pleine conscience. (J’ai Lu)




